Comment faire partir quelqu’un que vous hébergez ?

L’hébergement gratuit d’un proche, d’un ami ou d’un membre de la famille peut rapidement devenir une source de tensions lorsque la situation se prolonge au-delà des accords initiaux. Que ce soit un ex-conjoint qui refuse de quitter les lieux, un enfant adulte qui s’installe durablement ou un ami en difficulté dont le séjour temporaire devient permanent, faire partir une personne hébergée nécessite une approche méthodique et respectueuse du cadre légal. Cette problématique touche de nombreux Français : selon les statistiques de l’INSEE, près de 3,4 millions de personnes vivent chez un tiers sans être titulaires d’un bail. La complexité de ces situations réside dans l’équilibre délicat entre les droits de l’hébergeur et ceux de l’hébergé, dans un contexte où la protection du domicile s’applique à tous les occupants, même temporaires.

Cadre juridique de l’hébergement gratuit et droits du propriétaire selon le code civil français

Distinction entre hébergement gratuit et bail d’habitation selon l’article 1709 du code civil

L’hébergement à titre gratuit se distingue fondamentalement du bail d’habitation par l’absence de contrepartie financière. Contrairement à la location régie par la loi du 6 juillet 1989, l’hébergement gracieux relève du droit commun des contrats et du Code civil. L’article 1709 du Code civil définit le louage comme un contrat par lequel l’une des parties s’oblige à faire jouir l’autre d’une chose pendant un certain temps, moyennant un certain prix. En l’absence de prix, il ne peut y avoir de bail au sens juridique du terme.

Cette distinction juridique a des conséquences majeures sur les droits respectifs des parties. L’hébergé gratuit ne bénéficie d’aucune des protections offertes aux locataires, notamment celles relatives au préavis, à la trêve hivernale ou aux conditions de résiliation. Le propriétaire conserve son droit d’usage exclusif sur son bien et peut théoriquement y mettre fin à tout moment, sous réserve du respect de certaines formes et délais.

Application de l’article 544 du code civil sur le droit de propriété et l’expulsion

L’article 544 du Code civil consacre le caractère absolu du droit de propriété : « La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements ». Ce principe fondamental confère au propriétaire le pouvoir de décider qui peut occuper son bien et dans quelles conditions. Lorsqu’une personne hébergée refuse de quitter les lieux malgré la demande du propriétaire, elle devient occupante sans droit ni titre .

Cependant, l’exercice de ce droit de propriété doit respecter certaines limites procédurales. Le propriétaire ne peut pas recourir à la force ou à l’intimidation pour faire partir l’occupant. Il doit respecter la procédure légale d’expulsion, même en l’absence de bail. Cette protection s’explique par le principe constitutionnel du droit au logement et la nécessité de prévenir les expulsions arbitraires.

Jurisprudence de la cour de cassation en matière d’hébergement précaire

La jurisprudence de la Cour de cassation a précisé les contours juridiques de l’hébergement gratuit à travers plusieurs arrêts de principe. Dans un arrêt du 17 mai 2017, la Haute Cour a rappelé que l’hébergement à titre précaire et gratuit peut être révoqué à tout moment par l’hébergeant, mais que cette révocation doit être portée à la connaissance de l’hébergé dans des conditions permettant à ce dernier d’organiser son départ.

La jurisprudence distingue également les situations selon la durée de l’hébergement et les liens entre les parties. Un hébergement de quelques jours ou semaines n’appelle pas les mêmes garanties procédurales qu’un hébergement de plusieurs mois ou années. Les juges prennent en compte la vulnérabilité de la personne hébergée, notamment lorsqu’il s’agit d’ascendants âgés ou de personnes en situation de précarité.

Procédure d’assignation devant le tribunal judiciaire compétent

Lorsque l’occupant refuse de quitter les lieux malgré la demande amiable, le propriétaire doit saisir le tribunal judiciaire par voie d’assignation. Cette procédure, obligatoirement menée par un avocat devant le tribunal judiciaire depuis la réforme de 2020, vise à obtenir une ordonnance d’expulsion. L’assignation doit mentionner les faits reprochés, les démarches amiables entreprises et les demandes précises du demandeur.

Le délai de traitement de ces affaires varie généralement entre 3 et 8 mois selon l’encombrement des tribunaux. Durant cette période, l’occupant conserve ses droits dans les lieux, ce qui peut constituer une source de frustration pour l’hébergeant. C’est pourquoi il est essentiel de bien préparer sa stratégie de communication en amont pour éviter d’en arriver à cette extrémité.

Stratégies de communication assertive pour signifier la fin d’hébergement

Rédaction d’une mise en demeure conforme aux articles 1344 et suivants du code civil

La mise en demeure constitue le préalable obligatoire à toute action judiciaire en expulsion. Conformément aux articles 1344 et suivants du Code civil, elle doit être claire, précise et laisser un délai raisonnable à l’occupant pour se conformer à la demande. Une mise en demeure bien rédigée peut souvent suffire à débloquer la situation sans recours judiciaire. Elle doit impérativement mentionner l’identité complète des parties, l’adresse du logement concerné, les faits justifiant la demande de départ et un délai précis pour quitter les lieux.

Le délai accordé varie selon les circonstances : généralement un mois minimum pour un hébergement de courte durée, jusqu’à trois mois pour des situations plus complexes impliquant des personnes vulnérables. La jurisprudence considère qu’un délai inférieur à deux semaines est généralement insuffisant, sauf urgence caractérisée. La proportionnalité du délai avec la durée de l’hébergement et les circonstances personnelles de l’occupant constitue un élément clé de l’appréciation judiciaire.

Notification par lettre recommandée avec accusé de réception selon l’article 665 du code de procédure civile

L’article 665 du Code de procédure civile impose certaines formes pour la validité des notifications. La lettre recommandée avec accusé de réception reste le mode de notification privilégié pour constituer une preuve certaine de la réception de la mise en demeure. Cette formalité est cruciale car elle marque le point de départ du délai accordé et constitue un élément de preuve essentiel en cas de procédure judiciaire ultérieure.

Il est recommandé de doubler cette notification par une remise en main propre contre décharge, particulièrement lorsque les relations entre les parties demeurent cordiales. Cette double notification renforce la sécurité juridique et démontre la bonne foi de l’hébergeant. En cas de refus de réception de la lettre recommandée, la notification reste valable et la procédure peut se poursuivre normalement.

Techniques de négociation amiable et médiation familiale agréée

Avant d’engager une procédure contentieuse, la négociation amiable offre souvent la meilleure solution pour préserver les relations et aboutir à un accord satisfaisant pour tous. Cette approche nécessite de créer un climat de dialogue propice, en évitant les reproches personnels et en se concentrant sur les faits et les solutions pratiques. Il peut être utile d’impliquer un tiers de confiance, membre de la famille ou ami commun, pour faciliter les discussions.

La médiation familiale agréée représente une alternative particulièrement adaptée aux conflits familiaux liés à l’hébergement. Les médiateurs familiaux diplômés d’État peuvent intervenir pour faciliter le dialogue et rechercher des solutions mutuellement acceptables. Cette démarche, souvent moins coûteuse qu’une procédure judiciaire, permet de préserver les liens familiaux tout en trouvant une issue au conflit. Plusieurs CAF proposent des services de médiation familiale gratuits ou à tarif réduit.

Documentation photographique et constitution de preuves pour contentieux ultérieur

La constitution d’un dossier de preuves solide s’avère indispensable dès les premiers signes de tension. Cette documentation doit inclure tous les échanges écrits (SMS, emails, courriers), les témoignages de tiers, et éventuellement un constat d’huissier si l’occupant cause des dégradations ou des troubles. La photographie datée des lieux avant et pendant l’hébergement peut également s’avérer précieuse pour établir d’éventuels dommages.

Il est essentiel de documenter également les tentatives de résolution amiable, les refus de dialogue de l’occupant et toute forme d’agressivité ou de menace. Cette documentation servira à démontrer au juge la bonne foi de l’hébergeant et la nécessité de recourir à la voie judiciaire. Un journal des incidents, tenu de manière chronologique et factuelle, constitue un élément de preuve particulièrement apprécié par les tribunaux.

Procédures judiciaires d’expulsion et recours en référé

Lorsque toutes les tentatives amiables ont échoué, la voie judiciaire devient incontournable pour faire cesser l’occupation sans droit ni titre. La procédure d’expulsion pour occupation précaire diffère sensiblement de celle applicable aux locataires en titre. Le demandeur doit établir devant le juge son droit exclusif sur le bien, l’absence d’autorisation d’occuper et le refus de l’occupant de quitter les lieux malgré la mise en demeure. Cette procédure, généralement menée devant le tribunal judiciaire, peut aboutir à une ordonnance d’expulsion assortie d’astreintes financières en cas de non-respect.

Le recours en référé peut être envisagé dans certaines situations d’urgence, notamment lorsque l’occupant cause des troubles importants ou des dégradations. La procédure de référé , plus rapide que l’action au fond, permet d’obtenir une décision dans un délai de quelques semaines. Cependant, elle exige de démontrer l’urgence et l’absence de contestation sérieuse sur le droit du demandeur. Le juge des référés peut ordonner l’expulsion immédiate sous astreinte, mais cette voie reste exceptionnelle et nécessite des circonstances particulièrement graves.

Il est important de souligner que même après obtention d’un jugement d’expulsion, l’intervention de la force publique n’est pas automatique et nécessite une procédure spécifique menée par un huissier de justice.

La mise à exécution de la décision d’expulsion passe obligatoirement par un huissier de justice qui signifie le jugement et fixe une date d’expulsion. Si l’occupant ne quitte pas volontairement les lieux à la date fixée, l’huissier peut demander le concours de la force publique au préfet. Cette dernière étape peut prendre plusieurs semaines supplémentaires et n’est accordée qu’après vérification des conditions légales d’expulsion. L’ensemble de la procédure, de l’assignation à l’expulsion effective, dure généralement entre 8 et 18 mois selon la complexité du dossier et l’encombrement des juridictions.

Gestion des situations particulières selon le statut de l’hébergé

Expulsion d’un conjoint ou concubin selon l’article 215 du code civil

L’expulsion d’un conjoint marié présente des spécificités particulières liées au régime matrimonial et à l’article 215 du Code civil qui consacre l’égalité des époux dans la direction du ménage. Lorsque le logement constitue la résidence familiale, le conjoint non-propriétaire bénéficie d’un droit d’occupation protégé, même en cas de séparation de fait. Cette protection ne peut être levée que par une décision du juge aux affaires familiales dans le cadre d’une procédure de divorce ou de séparation.

Pour les concubins, la situation juridique diffère sensiblement. Le concubinage ne créant aucun lien juridique , l’expulsion d’un concubin suit les règles générales de l’hébergement gratuit. Cependant, les tribunaux prennent en compte la durée de la vie commune, la présence d’enfants communs et l’investissement éventuel du concubin dans le logement. Une cohabitation de plusieurs années peut justifier l’octroi d’un délai de départ plus long, particulièrement si le concubin a contribué financièrement aux travaux ou à l’entretien du bien.

Procédure spécifique pour les ascendants hébergés et obligation alimentaire

L’hébergement d’ascendants âgés soulève des questions complexes liées à l’obligation alimentaire prévue aux articles 205 et suivants du Code civil. Cette obligation impose aux descendants de subvenir aux besoins de leurs ascendants dans le besoin, ce qui peut inclure la fourniture d’un logement. Lorsqu’un enfant souhaite faire cesser l’hébergement de ses parents, il doit démontrer soit que l’obligation alimentaire peut être satisfaite par d’autres moyens, soit que les ressources des parents permettent un hébergement autonome.

La procédure d’expulsion d’ascendants nécessite généralement l’intervention du juge aux affaires familiales qui apprécie les ressources et besoins de chacun. Les tribunaux accordent une attention particulière à l’âge, à l’état de santé et aux possibilités de relogement des ascendants. Un délai de départ d’au moins six mois est généralement accordé pour permettre la recherche d’une solution alternative, accompagnée parfois d’une obligation de verser une contribution financière temporaire.

Cas des majeurs protégés sous tutelle ou curatelle

L’expulsion d’une personne sous tutelle ou curatelle implique obligatoirement l’

intervention du tuteur ou curateur qui représente la personne protégée dans tous les actes de la vie civile. L’article 425 du Code civil précise que le tuteur doit agir dans l’intérêt exclusif du majeur protégé, ce qui inclut la sécurisation de son logement. Avant d’engager une procédure d’expulsion, l’hébergeant doit notifier sa demande au représentant légal et laisser un délai suffisant pour organiser une solution de relogement adaptée.

Les juges accordent une protection renforcée aux majeurs protégés en raison de leur vulnérabilité. La procédure peut nécessiter l’intervention du juge des tutelles qui vérifie que les intérêts de la personne protégée sont préservés. Un accompagnement social spécialisé doit généralement être mis en place avant toute expulsion, impliquant souvent les services départementaux et les établissements médico-sociaux compétents.

Hébergement d’urgence et dispositif SAMU social en cas de vulnérabilité

Lorsque l’hébergé présente des signes de vulnérabilité particulière (troubles psychiques, handicap, précarité extrême), l’hébergeant a l’obligation morale et parfois légale d’alerter les services sociaux compétents. Le dispositif du SAMU social, accessible au 115, constitue le premier recours pour les situations d’urgence sociale. Cette démarche permet d’éviter une mise à la rue brutale et de s’assurer qu’une solution d’hébergement alternative sera proposée.

Les centres communaux d’action sociale (CCAS) jouent également un rôle crucial dans l’accompagnement des personnes en situation de précarité. Ils peuvent proposer des solutions d’hébergement temporaire, des aides financières pour l’accès au logement ou un accompagnement social personnalisé. La coordination avec ces services avant l’engagement de la procédure d’expulsion témoigne de la bonne foi de l’hébergeant et peut influencer favorablement l’appréciation du juge en cas de contentieux.

Alternatives légales et accompagnement social avant expulsion

Avant d’envisager l’expulsion judiciaire, plusieurs alternatives méritent d’être explorées pour résoudre le conflit de manière constructive. L’accompagnement social personnalisé constitue souvent la clé d’un dénouement satisfaisant pour toutes les parties. Les services sociaux départementaux peuvent proposer un diagnostic social complet de la situation et identifier les blocages qui empêchent le départ volontaire de l’hébergé.

Le dispositif d’aide au logement temporaire offre des solutions intermédiaires particulièrement adaptées aux situations d’urgence sociale. Les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) accueillent les personnes en difficulté pour des séjours de plusieurs mois, le temps de construire un projet de relogement durable. Les résidences sociales et les foyers de jeunes travailleurs constituent également des alternatives viables pour certains profils d’hébergés.

Les associations spécialisées dans l’aide au logement peuvent accompagner l’hébergé dans ses démarches de recherche d’un nouveau logement et l’aider à constituer un dossier de demande de logement social.

La mise en place d’un plan de sortie progressif permet souvent d’éviter la rupture brutale tout en fixant des échéances claires. Cette approche implique de définir ensemble un calendrier de départ, avec des étapes intermédiaires et un accompagnement personnalisé. Les travailleurs sociaux peuvent faciliter cette démarche en proposant un suivi régulier et en mobilisant les dispositifs d’aide appropriés selon la situation de l’hébergé.

Conséquences juridiques et responsabilités du propriétaire hébergeant

L’hébergement gratuit génère des responsabilités spécifiques pour le propriétaire, particulièrement en matière d’assurance et de sécurité. En cas d’accident survenant dans le logement, la responsabilité du propriétaire peut être engagée si un défaut d’entretien ou un vice de construction est établi. Il est donc essentiel de vérifier que le contrat d’assurance habitation couvre bien la présence d’occupants à titre gratuit et d’informer l’assureur de cette situation.

Les conséquences fiscales de l’hébergement gratuit ne doivent pas être négligées. Lorsque l’hébergé occupe une résidence secondaire, le propriétaire peut perdre certains avantages fiscaux liés à la vacance du logement. Inversement, l’hébergement d’ascendants dans le besoin peut ouvrir droit à des déductions fiscales sous certaines conditions de ressources et de liens de parenté.

Sur le plan locatif, le propriétaire bailleur qui héberge une tierce personne dans un logement loué doit s’assurer du respect de son bail principal. Certains contrats de location interdisent ou encadrent strictement l’hébergement de tiers, sous peine de résiliation pour violation des clauses contractuelles. Il convient donc de vérifier les stipulations du bail avant d’accepter d’héberger quelqu’un dans un logement dont on n’est pas propriétaire.

Enfin, la procédure d’expulsion elle-même peut générer des coûts significatifs pour l’hébergeant. Entre les honoraires d’avocat, les frais de procédure, les éventuelles astreintes et les frais d’huissier, le coût total peut atteindre plusieurs milliers d’euros. Ces frais ne sont généralement pas récupérables auprès de l’occupant expulsé, d’où l’intérêt de privilégier autant que possible les solutions amiables qui préservent à la fois les relations humaines et les finances de chacun.

Publié le 11 janvier 2026 par netlinking_user

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